Un réfugié d’Alep raconte comment et pourquoi il est venu en Europe trouver refuge

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Karim Albrem est venu raconter sa fuite de Syrie et le long parcours qui a suivi dans le cadre de la Table ronde « Humanizing Borders » (Humaniser les frontières) organisée par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) le 27 novembre 2018. Cette discussion a réuni plusieurs juristes et experts. Elle s’est déroulée deux semaines avant l’adoption du Pacte mondial pour les migrations à Marrakech. Vous pouvez visionner toute la discussion en cliquant sur l’image ci-dessous.

https://www.icrc.org/en/event/humanizing-borders

Aujourd’hui Karim habite et travaille comme conseiller psychosocial en Allemagne. Il est membre du Conseil consultatif mondial du Haut Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (UNHCR) dont il est aussi « Youth Ambassador ». Son histoire est intéressante et illustre les difficultés et l’insécurité rencontrées au Liban et en Turquie où il n’a pas pu trouver d’aide ni de travail déclaré ce qui l’a motivé à poursuivre sa route vers la Grèce et l’Allemagne en utilisant des passeurs. A la Table ronde il est venu raconter son parcours migratoire. Je vous invite à lire son histoire.

Je m’appelle Karim je suis originaire d’Alep

Je m’appelle Karim, j’ai 23 ans et je suis originaire d’Alep, en Syrie. J’habite actuellement à Hambourg, en Allemagne. Je voudrais vous parler de mon voyage de la Syrie vers l’Allemagne. Ce fut une expérience terrifiante à bien des égards, mais de nombreux aspects ont humanisé les frontières. À Alep, j’habitais chez mes parents tout en économisant pour trouver mon propre appartement. Je terminais mes études à l’Institut bancaire de l’Université d’Alep. J’ai eu un travail à temps partiel. En résumé, nous avons eu une belle vie. Mais le conflit en Syrie l’a emportée. Comme la plupart des gens le savent, la situation à Alep était très mauvaise en 2015. Après le bombardement de l’appartement de mes parents pour la troisième fois, mon père a insisté pour que je parte.

Tout dans le voyage était incertain

Tout dans le voyage était incertain. Il n’y avait pas de voie claire à suivre. Je suis donc parti sans savoir quel serait mon voyage…J’ai voyagé avec mon cousin. Nous avons pris un bus pour Beyrouth. La route n’était pas sûre, régulièrement attaquée par ISIS (DAECH) à ce moment-là. Cela prend normalement deux heures pour arriver à la frontière. Cette fois, cela a pris neuf heures. J’ai pu traverser la frontière légalement avec mon passeport. À la frontière elle-même, ils ont tout vérifié. L’argent était la chose la plus difficile. Nous n’avions que le droit de sortir 1000 dollars de Syrie… Mes parents m’avaient donné 2000 dollars. Une femme qui voyageait à côté de moi a caché la différence. Mais beaucoup de gens n’ont pas pu prendre assez d’argent avec eux (…)

À cette époque, il n’était pas possible d’obtenir un visa pour rester au Liban. J’ai reçu un visa de transit. Alors, je suis allé en Turquie sur un ferry. La frontière avec la Turquie était ok. Je voyageais légalement. Je n’avais pas besoin de visa pour la Turquie à cette époque. Mais j’avais des amis qui ont voyagé et sont entrés en Turquie à travers les régions de Syrie contrôlées par les rebelles, à travers les montagnes. Un parcours très dangereux et difficile.

En Turquie j’avais peur

En Turquie, j’avais peur. Avant mon arrivée là-bas, je pensais pouvoir y louer un appartement et y étudier. Mais, je me suis vite rendu compte que même louer un petit logement coûtait très cher et que je devais travailler 12 heures par jour pour payer cela. Je ne pouvais pas obtenir d’emploi légal et j’avais peur de travailler au noir. Si je restais en Turquie, je me retrouverais sans abri… À cette époque, nous ne pouvions pas obtenir de visa pour un pays arabe… Il n’y avait que la Turquie et nous ne pouvions pas nous permettre d’y vivre (…) Je ne pouvais pas non plus revenir en arrière.

Nous sommes allés sur une place à Istanbul pour trouver un passeur

Nous sommes allés sur une place à Istanbul pour trouver un passeur. Nous avons estimé que cela valait la peine d’essayer de prendre un bateau pour traverser la mer. C’était terrifiant (…) À l’époque, en Turquie, il était clair que les frontières de l’Europe s’étaient ouvertes – mais en même temps, il n’existait en réalité aucune voie légale pour s’y rendre. C’était une très grande confusion pour tout le monde. Nous sentions que nous devions essayer de traverser la mer (…) Nous sommes allés sur une place à Istanbul pour trouver un passeur. Certains enfants – âgés de 13 et 16 ans – sont venus nous voir et nous ont demandé de les aider. Leurs familles se trouvaient en Autriche et avaient fait des demandes de regroupement familial, mais cela avait pris si longtemps qu’ils avaient dit à leurs enfants de traverser la mer. J’ai beaucoup hésité à les aider – à assumer cette responsabilité. Mais je savais qu’ils iraient quand même, et je savais que je me sentirais coupable si quelque chose leur arrivait. J’avais moi-même très peur. Qu’en est-il de ces enfants? Je sentais que ce serait mieux si nous allions ensemble et nous entraidions.

Nous avons pris contact avec un passeur. Nous avons pris un bus d’Istanbul à la côte. Là, les passeurs ont organisé des choses, mais nous, les réfugiés, avons construit nous-mêmes les canots pneumatiques… C’était une opération de contrebande «autonome». Nous avons dû transporter le bateau du sommet des collines à la plage. Chaque personne a payé 1500 $. Il y avait 85 personnes et deux bateaux … Le passeur a appris à l’un d’entre nous comment le conduire. Le premier bateau a coulé dans le premier 500 m. Nous avons paniqué. L’un des passeurs avait un fusil et a dit: «Vous ne pouvez pas partir, vous devez aller de l’avant.» Il a tiré en l’air. Nous avions peur – tout le monde avait peur d’entrer dans le bateau. Je pense que les passeurs avaient même peur. Ils travaillaient tous dans le secret … Ils ne voulaient pas que nous retournions en ville.

Nous étions 46 réfugiés dans un bateau avec un pilote qui avait deux minutes d’entraînement… Dans les premières minutes, il a conduit à droite et à gauche. Il y avait de grosses vagues et nous étions dans un si petit bateau… Mais nous avons eu de la chance… Nous avons fait un court voyage en seulement deux-trois heures. Puis nous sommes arrivés à Mitaleni – une île en Grèce.

Les Grecs nous ont donné l’information et les services dont nous avions besoin

Quand nous sommes arrivés. Nous n’avons pas vu de grandes organisations. Mais nous avons vu des volontaires. Les Grecs nous ont accueillis avec de la nourriture et des boissons. Ils étaient vraiment gentils quand nous sommes arrivés. Les volontaires et les autorités grecques nous disaient où aller. Ils nous ont dit comment trouver des points d’aide si nous avions besoin d’aide: une tente d’aide médicale, une tente d’alimentation, une autre tente d’information. Ils nous ont donné l’information et les services dont nous avions besoin.

Mais nous étions un nombre très important arrivés à ce moment-là. Ils n’avaient pas assez d’endroits où dormir et pas assez de bus. Ils voulaient nous envoyer à Athènes en bus et en ferry. Nous avons vu des gens qui y attendaient depuis deux semaines. Les groupes voyageant avec des enfants étaient prioritaires et nous avons donc pu nous déplacer et nous rendre à Athènes après seulement quatre jours car nous avions des enfants. D’Athènes, nous avons traversé beaucoup plus de frontières.

De frontière en frontière

Nous avons parcouru la Macédoine, la Serbie, la Croatie, la Slovénie….À chaque frontière, nous avons reçu un document des gardes-frontières qui nous permettait de passer au pays suivant. Le papier nous a-t-il été expliqué? Pas vraiment. Je n’ai jamais vraiment compris ce qu’était ce papier. Nous savions simplement que nous avions besoin de ce papier. Sinon, nous serions renvoyés. C’était comme un laissez-passer. Les autorités ont examiné nos documents pour confirmer que nous étions de vrais réfugiés syriens. Les personnes qui ont perdu leurs documents elles ont eu beaucoup de difficultés.

Parfois nous marchions, parfois nous prenions un bus. Nous avons parcouru de longues distances sans nous arrêter. Nous étions 200 personnes. Si nous nous arrêtions, nous perdrions notre grand groupe. Nous avions entendu parler de personnes attaquées. Nous nous sommes sentis plus en sécurité en restant ensemble. Nous avions peur d’être seuls. Nous avions peur d’être attaqués ou de nous faire voler nos affaires. Il y avait des tentes le long du chemin offrant des services. Mais nous n’avions pas d’endroit où dormir. Le plus difficile était de trouver un endroit où dormir. Nous n’avions pas assez d’argent pour nous arrêter et dormir… Nous dormions dans la rue. Il suffisait de trouver un endroit pour s’asseoir. Avec rien sauf ce que nous portions. C’était dur.

En Serbie, près de la frontière avec la Croatie, il pleuvait et nous étions 5000. Nous avions très froid et il n’y avait pas d’endroit où dormir…. Un enfant était malade. J’étais toujours inquiet pour les enfants.

Un élan de soutien qui a humanisé les frontières

Mais même pendant ce voyage horrible, il y avait des gens tout au long du chemin qui aidaient. Les communautés d’accueil dans tous ces pays ont joué un rôle important et positif. Les gens venaient avec de la nourriture, nous conduisaient, nous aidaient. La situation aurait été bien pire si nous n’avions pas reçu autant de soutien de la part des communautés hôtes. En fait, des gens venaient d’Allemagne, de France et du Canada – ils voulaient aider. Ce n’était pas tant des organisations – mais plutôt une réponse spontanée.

Finalement, nous sommes arrivés en Autriche. J’étais complètement malade. Nous étions tous épuisés et malades. Quand les enfants ont appelé leurs parents… Ce fut le plus beau moment après un voyage aussi long et horrible. Les parents ont retrouvé leurs enfants après deux ans. Ce fut un moment incroyable. Les parents nous embrassaient. Ils ont dit: «Vous êtes aussi mes enfants – merci d’avoir pris soin de nos enfants.» Ils nous ont invités à nous reposer chez eux. Ils nous ont donné de la nourriture et un bon endroit pour dormir. Nous sommes restés chez eux dix jours. Enfin, les enfants étaient en sécurité avec leurs familles. Je n’avais jamais ressenti un si grand sens des responsabilités. J’étais tellement heureux d’avoir fait ça. C’était vraiment génial. Je suis toujours en contact avec cette famille.

Mon arrivée à Hambourg

Et puis nous avons pris le train de Vienne à Hambourg. À notre arrivée, les gens nous ont guidés vers un point d’inscription. Nous nous sommes inscrits et ensuite nous sommes allés dans un centre d’accueil. L’idée était de rester au centre d’accueil pendant 2 à 3 jours, puis d’aller dans un vrai camp avec un hébergement plus adéquat. C’était une grande salle avec 600 personnes côte à côte, sans intimité. C’était très difficile pour tout le monde là-bas. C’était sensé être une situation temporaire mais, à cause des grands nombres, j’y suis resté pendant 8 mois. Tout de même, c’était un abri sûr et un endroit où dormir et c’était la chose la plus importante.

Il faut donner aux réfugiés les moyens de participer à leur propre protection

En Allemagne, je suis devenu actif et j’ai commencé à faire du bénévolat. C’est une autre façon d’humaniser les frontières: donner aux réfugiés eux-mêmes les moyens de participer à leur propre protection. Plan International Allemagne a mis en place un conseil consultatif de la jeunesse qui nous permet en tant que réfugié de participer aux discussions politiques liées à la politique d’asile en Allemagne. Nous, jeunes réfugiés, avons collaboré avec les autorités locales pour améliorer la conception des camps de réfugiés et les services destinés aux réfugiés. Les jeunes réfugiés travaillent avec des ONG pour organiser des séances culturelles – rassembler des Allemands et des réfugiés pour parler de leurs traditions culturelles. Nous organisons des ateliers avec la ville de Hambourg pour parler de l’intégration des réfugiés. À la suite de ces discussions, certaines organisations ont offert des opportunités, telles que des postes rémunérés pour que les Allemands apprennent la langue aux réfugiés – il s’agit d’une solution simple gagnant-gagnant qui équivaut à des emplois pour les Allemands et à des cours de langue pour les réfugiés.

Avec d’autres jeunes réfugiés et Plan International, le ministère allemand des Affaires sociales et l’UNICEF, nous avons élaboré des normes minimales pour la protection des jeunes et des enfants et d’autres groupes vulnérables dans les camps de réfugiés en Allemagne.

Aujourd’hui les réfugiés souffrent d’une augmentation du racisme et de la discrimination

J’arrive donc au bout de mon récit… L’afflux mondial de soutien en 2015, qui a facilité mon parcours difficile à travers autant de frontières, n’est pas si évident aujourd’hui. Lorsque nous pensons à la situation mondiale, nous pouvons voir qu’en tant que réfugiés, nous souffrons d’une augmentation du racisme et de la discrimination dans de nombreux contextes. Le mot réfugié a un sens négatif pour beaucoup de gens – il leur rappelle les terroristes, les crises et la guerre. Une des perceptions négatives des réfugiés qui contribue à la discrimination est la crainte qu’ils ne travailleront pas et qu’ils entraîneront des coûts pour le système social. En fait, les réfugiés ne veulent rien d’autre que contribuer au pays qui leur fournit asile et sécurité.

Nous devons constamment combattre ces perceptions négatives à propos des réfugiés avec des informations précises. Nous devons aider les gens à comprendre que les réfugiés n’émigrent pas de leur plein gré et qu’ils ne sont pas libres de retourner dans leur pays.

Le droit international relatif aux réfugiés existe pour une raison et les obligations des États doivent être respectés. Toute personne a le droit de chercher et de demander l’asile. Les droits de l’Homme de chacun doivent être respectés. Aucun être humain ne devrait être détenu pour avoir recherché la sécurité, la paix et la protection contre la persécution. Ce sont des êtres humains qui méritent le droit à un avocat, à l’accès aux soins de santé, à l’information et à la dignité. Dans ma propre expérience personnelle en fuyant mon pays, je ne pensais qu’à trouver un moyen de me protéger de la guerre et de la mort. Le droit international des réfugiés est impartial et respecte les personnes les plus vulnérables. Il nous humanise et nous protège lorsque nous en avons besoin. Aucun pays ne devrait tourner le dos à un ensemble de lois qui l’aident à devenir un meilleur pays.

En Allemagne les jeunes réfugiés participent activement aux discussions avec les autorités locales et nationales sur les moyens de soutenir l’intégration des réfugiés

A Hambourg, les centres d’accueil ont tous été fermés. De nouveaux bâtiments sont prévus pour les réfugiés, avec de vrais appartements. Les enseignants viennent dans les centres pour enseigner l’allemand. Il y a de bonnes places de jeux pour les enfants. Dans mon travail avec l’organisation CORESZON, les jeunes réfugiés participent activement aux discussions avec les autorités locales et nationales sur les moyens de soutenir l’intégration des réfugiés et de lutter contre la discrimination. Plus tôt ce mois-ci, j’ai rencontré la Ministre de la famille à Berlin pour discuter des normes minimales pour la protection des réfugiés dans les centre et sur lesquels nous travaillons depuis deux ans. Elle s’est engagée à mettre en œuvre ces normes minimales et demandé aux organisations qui gèrent les centres de les suivre. Ces avancées sont importantes et font partie d’un effort plus vaste visant à humaniser les frontières.

Le témoignage de Karim Albrem disponible en cliquant sur l’image ci-dessous. 

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