Rencontre avec Sophie Malka et Cristina Del Biaggio, deux jeunes femmes pugnaces qui font de cette publication bimensuelle une source d’information incontournable sur l’asile en Suisse

Au fond du couloir à droite, en plein cœur du Centre Social Protestant (CSP) de Genève, une petite pièce un peu encombrée mais joyeuse abrite l’association Vivre Ensemble. Au milieu d’une masse de papiers, coincées entre de lourds classeurs qui ornent les étagères, face aux images, cartes et graphiques collés aux murs, deux jeunes femmes sont aux commandes. Sophie Malka est la clé de voûte de Vivre Ensemble : ancienne journaliste au Courrier, elle coordonne et rédige[1] la revue depuis plus de six ans. Son objectif : faire circuler l’information sur l’asile en trouvant d’autres manières de parler de la migration. « Informer avec précision et rigueur pour donner une image réelle du droit d’asile et de son impact dans nos sociétés, c’est lutter contre les raccourcis et les idées reçues qui nourrissent le racisme et l’intolérance. » Un travail de recadrage d’autant plus nécessaire face à l’adhésion d’une grande partie de la société suisse aux thèses xénophobes et démagogiques de l’UDC ces dernières années. Sophie Malka est secondée depuis deux ans par Cristina Del Biaggio, géographe et chercheuse à l’Université de Genève. Cristina se charge depuis 2013 d’alimenter le site web et les réseaux sociaux et d’apporter ses compétences plus pointues en graphiques, statistiques et mise en images des flux migratoires. « J’ai besoin de cet aller-retour entre la recherche et le terrain, entre l’analyse critique et la vie réelle », explique Cristina. « Sortir de la tour d’ivoire académique pour aller respirer l’air du monde. Je pense que c’est aussi ma force de pouvoir faire des liens entre ces deux univers. Cela me permet d’être plus utile. » Un tandem de choc pour une revue qui poursuit son chemin commencé en 1985 avec le soutien de quelques 1400 abonnés qui financent intégralement son fonctionnement, convaincus de l’importance de sensibiliser un large public à la problématique des migrants. Totalement indépendante grâce à ces dons, Vivre Ensemble peut donc écrire en toute liberté sur la politique d’asile suisse, la réalité de la migration mais aussi sur la façon dont l’aide aux requérants est organisée. Personne n’est épargné. « La critique est possible et c’est notre plus grande force », estime Sophie Malka. En trente ans, la revue a connu quelques mues. Une transformation graphique d’abord, passant du papier agrafé noir-blanc façon photocopieuse à un format plus avenant où la couleur et une mise en page aérée facilitent la lecture. Mais la plus grande transformation en cours pour Vivre Ensemble, comme pour tous les médias sans exception aujourd’hui, c’est le défi du passage à l’information électronique sur Internet. Comment exister dans l’immensité du Web ? Comment communiquer sur les réseaux sociaux ? Comment continuer à toucher son public dans cet environnement en mutation ? Et comment convaincre au-delà de ceux qui sont déjà acquis à la défense du droit d’asile ? La réponse est en marche : un site web qui s’étoffe d’année en année et qui parvient à être bien référencé. « On est passé de 500 visiteurs mensuels en 2012, à plus de 6000 aujourd’hui », explique Cristina. Des newsletter sont envoyées à ceux qui s’inscrivent sur le site pour partager les principales actualités. Le compte Twitter et la page Facebook (asile.ch) de Vivre Ensemble sont en plein essor et touchent un public de plus en plus large. La publication d’une brochure grand-public – courte, agrémentée de dessins et de phrases choc – a aussi été une nouvelle approche de communication. Diffusée en 2012, éditées dans trois langues nationales, cette brochure sur les préjugés sur l’asile a fait un carton. « Il y a ce qu’on dit sur les réfugiés. Et il y a la réalité » a été imprimée à près de 100’000 exemplaires, aux trois-quarts déjà distribués. En partie financée par une fondation privée, la brochure est aussi largement utilisée dans les écoles pour ouvrir des discussions avec les élèves. Une publication d’autant plus importante qu’elle nuance les images de migrants en Méditerranée venues alimenter les fantasmes de l’invasion. Mais Vivre Ensemble vise aussi un lectorat stratégique pour le droit d’asile : les parlementaires suisses et les médias romands. Depuis 2013, des numéros hors-séries sur des thèmes-clés du débat public ont été édités : l’asile comme la gestion uniquement technique des flux de migrants, la validité des accords de Dublin, la supposée criminalité des étrangers… Tous mettent le doigt sur des points sensibles sur le plan politique. Car sur ces sujets, politiciens et journalistes se rejoignent par leur manque d’informations précises, leurs raccourcis idéologiques et simplificateurs. « Tous les jours, de fausses informations sont relayées par les médias, souvent données par des politiciens avec des agendas populistes, mais parfois simplement sans s’en rendre compte », explique Sophie Malka. Face à la rapidité des flux d’informations aujourd’hui et au besoin toujours grandissant de sensationnalisme dans les médias, les rectificatifs ne suffisent plus à faire entendre la voix des associations de défense du droit d’asile. Il fallait travailler en amont, permettre aux journalistes et aux acteurs politiques qui le désirent de décrypter les documents sur l’asile et de diversifier leurs sources d’information. D’autant que les arguments anti-immigrants des partis de droite alimentent toutes les peurs et séduisent une population suisse inquiète. « Le Comptoir des médias », programme lancé par Vivre Ensemble et financé à la fois par des fonds publics et privés, est né en 2013 pour pallier à cette situation. Il a reçu, il y a un an, le soutien du Service de lutte contre le racisme de la Confédération « Nous avons un réseau de veilleurs bénévoles qui nous communiquent les dérapages ou erreurs commises par les médias que nous contactons aussitôt précise Cristina Del Biaggio. Et cela touche tous les médias, même ceux qui pensent être au-dessus des autres. » L’idée du Comptoir des Médias n’est pas seulement de dénoncer les erreurs mais plutôt d’aider les journalistes en leur fournissant un service de vérification des chiffres et des statistiques sur l’asile. Avec quels résultats obtenus ? « C’est difficile à évaluer. Nous envoyons des communiqués de presse régulièrement pour rectifier des chiffres ou des approximations, pour leur rappeler que de parler « d’afflux massif » quand on parle des migrants alors que les statistiques prouvent le contraire, est de la désinformation. » Une chose a changé : les journalistes commencent à prendre l’habitude de les appeler avant de publier leur article, dès qu’ils ont un doute sur ce qu’ils avancent. C’est déjà un grand progrès. Mais Sophie Malka et Cristina Del Biaggio voient plus loin. Elles aimeraient pouvoir jouer un rôle dans la formation des jeunes journalistes en matière de décryptage sur l’asile, ainsi qu’organiser régulièrement des rencontres avec les rédactions. « Parce que l’enjeu, aujourd’hui, soulignent-elles en chœur, c’est de pouvoir lutter contre l’ignorance et la désinformation, les deux principales sources qui nourrissent nos préjugés. » Ce qui me motive aussi, ajoute Sophie Malka, c’est de voir à la fois l’immensité du travail qui reste à faire mais également l’impact que nous avons déjà et le soutien que nous recevons des personnes convaincues par ce travail. Nous devons trouver d’autres manières de parler de l’asile pour encore mieux arriver à dire la réalité des migrants en Suisse ! » [1] Elle est entourée d’un comité de rédaction dont les compétences juridiques et la pratique sur le terrain de l’asile sont précieuses et permettent au journal un regard pointu sur la politique d’asile et ses effets.

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