DSC06083Depuis 2012 la « question érythréenne » soulève des débats fusionnels en Suisse. Actuellement on compte près de 20’000 Erythréens sur sol hélvétique.  Ils étaient 1’200 requérants d’asile érythréens en 2006, 2’663 en 2013, 6’923 en 2014.  Entre janvier et août 2015, avec 7’540 demandes d’asile déposées, ce groupe national reste le plus important dans la procédure d’asile suisse. Pourquoi choisissent-ils la Suisse ? Principalement pour trouver la sécurité auprès de membres de leur famille. La nouvelle Loi sur l’asile plus restrictive vis-à-vis des requérants érythréens n’a pas freiné le flux comme attendu[1]. Nous avons rencontré deux Suisses d’origine érythréenne, Senait et Veronica Almedom qui font campagne pour informer le public sur la situation réelle des Erythréens dans leur pays et en Suisse.

Un parcours et une prise de conscience

Elles sont arrivées en Suisse toutes petites avec leurs parents en 1989. Comme beaucoup d’Erythréens arrivés à la même époque, la famille a reçu le statut de réfugié 10 ans plus tard. Pour leurs parents, l’installation en Suisse a été difficile. Senait et Veronica ont grandi dans la commune de Martigny jusqu’en 2004 puis elles se sont installées à Lausanne où elles ont continué leurs formations professionnelles. La famille retourne en Erythrée trois fois : en été 2001 et 2004 puis en février 2010.

Ce dernier séjour fut déterminant. Cet hiver 2010, elles découvrent l’Erythrée sombre « à l’état brute » sans les vacanciers de l’été. Les quartiers d’Asmara et de Keren où elles séjournent, sont vides. Il ne reste que les personnes âgées. Les magasins et les marchés contiennent peu de marchandises, « incomparable avec les marchés pleins durant l’été, probablement grâce aux subventions de l’Etat pour satisfaire les vacanciers et améliorer l’image du pays ». Certains amis leur racontent qu’ils ont déjà fait plusieurs fois de la prison pour avoir tenté d’éviter le service militaire ou pour d’autres raisons souvent arbitraitres.

Alors, depuis deux ans, Senait et Veronica se mobilisent pour expliquer la situation dans leur pays et pour soutenir la jeunesse érythréenne en Suisse. Veronica a rejoint la campagne internationale « Stop Slavery in Eritrea » qui a débuté en janvier 2014 dans plusieurs pays en Europe pour dénoncer les nombreuses violations découlant de l’enrôlement de force dans l’armée et le service national. Elle a aussi fondé une association qui regroupe des jeunes Erythréens en Suisse. Toutes deux ont participé activement à la campagne d’information intitulée « L’exil des érythréens expliqué par eux-mêmes » dont les stands se sont tenus à Genève, Fribourg et Lausanne tout le mois de septembre.

La situation en Erythrée

Comme beaucoup de spécialistes et d’organisations, Senait et Veronica estiment que la situation en Erythrée est grave et la fuite des jeunes Erythréens vers l’Europe fondée. « Ces personnes fuient le service militaire ou national, un service à perpétuité durant lequel les violences extrêmes et les d’abus de toutes sortes sont fréquents. »

Les témoignages recueillis par des requérants d’asile concordent tous, à tel point que le Secrétariat d’Etat aux migrations a publié un communiqué début 2015 pour expliquer ce que vivent les Erythréens.

« Depuis le conflit qui a éclaté en 1998 entre l’Erythrée et l’Ethiopie au sujet des frontières entre ces deux pays et qui a duré jusqu’en 2000, tous les Erythréens sont tenus d’accomplir un « service national » de durée illimitée, dans un domaine civil ou militaire, sans perspective d’en être libéré. La solde est maigre (elle équivaut à moins de 10 CHF par mois), le lieu et la nature du service sont déterminés par les autorités. Aussi l’absence de perspectives pousse-t-elle de nombreux jeunes Erythréens à émigrer. Les migrants érythréens qui viennent en Suisse sont pour la plupart des jeunes âgés de 15 à 30 ans qui ont quitté illégalement leur pays après avoir déserté ou refusé d’accomplir le service national. L’expérience a démontré que, en cas de retour, ils encourent des peines arbitraires draconiennes pour « trahison de la Nation ». Lors de leur fuite, ils se rendent en général par voie terrestre via le Soudan en Libye, où ils embarquent en direction de l’Italie. Leurs principales destinations en Europe sont la Suède, l’Allemagne, la Norvège, les Pays-Bas et la Suisse. En 2014, près de 7000 ressortissants érythréens ont demandé asile en Suisse. La majorité de ces requérants viennent dans notre pays par détresse et parce qu’ils ont besoin de notre protection. C’est pourquoi un grand nombre d’entre eux obtiennent l’asile ou sont admis à titre provisoire et peuvent de ce fait rester longtemps en Suisse. En 2014, une protection a été accordée à environ 85 % des requérants érythréens. » Ce taux de protection varie entre 30 et 50 % depuis janvier 2015.

Récemment, un rapport de l’ONU a même comparé le service militaire et national en Erythrée à de l’esclavage du fait de sa nature coercitive, de sa perpétuité, de la solde maigre estimée à quatre fois inférieure au minimum vital, de l’absence de perspectives académiques/professionnelles et des mauvais traitements que subissent les soldats déviants ou soupçonnés de ne pas partager les valeurs du régime.

Comment changer la situation en Erythrée ?

Pour Senait et Veronica une idée commence à germer. Si la communauté internationale parvenait à empêcher la collecte de la taxe de 2% sur les revenus de la diaspora peut-être que le régime d’Issaia Afeworki serait enfin ébranlé. Cette taxe qui au départ était volontaire est devenue avec le temps une exigence, obligatoire pour conserver des liens avec le pays. Toute démarche administrative au consulat, pour régler des funérailles ou des histoires de propriété par exemple, force les personnes concernées à la payer et montrer pour cela leurs fiches de salaire.

« Nous avons des passeports suisses et nous n’avons pas eu affaire à des agents de collecte mais nous connaissons des personnes qui se sentent obligées de payer la taxe. Comme beaucoup de personnes érythréennes sont encore à l’assistance sociale en Suisse, Fedpol a commencé à enquêter sur la question et transmettra ses résultats au Ministère public à la fin de l’année. Le Canada a expulsé le consul général érythréen et a ordonné la cessation de la collecte pour les mêmes raisons. »

La Suisse participerait-elle, à son insu, au maintien au pouvoir d’un dictateur ? Peut-être. Cette situation a déjà été dénoncée en janvier 2012 par certains Erythréens mais les autorités suisses ont été lentes à réagir[2]. En Suisse, la question du gèle des avoirs d’Issaia Afeworki et de ses proches fait aussi son chemin. Le dernier article de Marie Maurisse dans l’Hebdo le 20 août dernier nous éclaire à ce sujet[3].

En Suisse, trop de mineurs non-accompagnés sont délaissés

Les Erythréens qui arrivent en Suisse sont en majorité des jeunes entre 15 et 30 ans. C’est d’ailleurs la situation des requérants mineurs non-accompagnés qui inquiète Senait et Veronica. Selon l’Hospice Général, Genève compte aujourd’hui près de 120 mineurs non- accompagnés dont l’âge varie entre 14 et 18 ans. La moitié, soit 72 jeunes sont Erythréens.

« Les jeunes mineurs qui arrivent en Suisse ont pour la plupart fui des conditions de vie et de service très durs, certains ont été abusés, violentés. Ils ont en outre traversés des pays et la Mer Méditerranée dans des conditions extrêmes.

D’un canton à l’autre, les structures d’accueils et l’accompagnement aux mineurs non-accompagnés est bien différente. A Genève, les plus jeunes sont accueillis dans des familles d’accueil, les autres sont au Foyer de Saconnex, dans une aile distincte mais dans le même bâtiment que les adultes. Les associations genevoises déplorent le manque d’encadrement des mineurs non-accompagnés trop délaissés, oisifs, incapables de se nourrir correctement car ils sont livrés à eux-même pour cuisiner leurs repas. Beaucoup n’ont pas pu intégrer des classes, faute de structure adéquate pour les recevoir car le Département de l’instruction publique (DIP) n’a pas pris les mesures qui s’imposent. L’Hospice Général alloue quatre assistants sociaux à ces jeunes, ce n’est pas suffisant et ils sont débordés.

Senait qui suit la situation à Lausanne explique que le Canton de Vaud lui, a pris les choses en main.

« Actuellement il y a deux foyers qui sont exclusivement destinés à l’accueil et à l’accompagnement de ces mineurs vulnérables. L’encadrement y est excellent si l’on compare avec ce qui est en place à Genève ».

Le spectre infernal d’un renvoi Dublin vers l’Italie, Malte, la Hongrie

Senait et Veronica déclarent voir encore beaucoup de requérants recevoir des décisions de non-entrée en matière sur leurs demandes d’asile car ils auraient traversé des pays membres de l’Espace Dublin comme l’Italie, la Hongrie, Malte dont les structures et les conditions d’accueils ne sont pas adaptées aux familles et aux personnes vulnérables. Cette constatation est faite aussi par les bureaux de consultation juridique en Suisse qui déplore cette pratique alors qu’elle contrevient souvent aux recommandations des médecins suisses et que ces personnes dépendent du soutien de leur famille établie en Suisse.

Les transferts vers l’Italie, la Hongrie et Malte doivent être systématiquement dénoncés car ces pays sont débordés et les structures d’accueil sont complètement défaillantes. Encore une fois les autorités suisses profitent d’un règlement qui est humainement inapplicable pour certains pays. Il faut rappeler qu’une décision de non-entrée en matière sur la demande d’asile peut être donnée même lorsqu’une personne n’a pas donné ses empreintes, ni déposer une demande officielle d’asile dans les pays traversés mais uniquement sur la base d’une simple déclaration de provenance de la part des requérants d’asile. Comment peut-on en effet atteindre la Suisse sans passer par l’Italie, la Hongrie etc.

Pour conclure, il y a du pain sur la planche pour Senait et Veronica Almedom, brillantes porte-paroles déterminées et convaincantes. Si elles sont souvent sous pression, critiquées au sein même de leur communauté, elles parviennent aussi à rallier des personnes autour de leurs convictions et de leur combat légitime. Elles sont d’ailleurs entourées et soutenues par d’autres personnalités qui ont rejoint les campagnes Stop Slavery in Eritrea  et L’exil des érythréens expliqué par eux-mêmes.

Elles peuvent aussi se féliciter d’une excellente couverture médiatique en Suisse et du soutien des associations activent auprès des requérants d’asile, notamment celle de la CoordinationAsile.Ge. Idéalement elle devrait pouvoir compter sur le soutien des nouveaux arrivants mais elles constatent malheureusement la méfiance importante des Erythréens les uns envers les autres :

« L’entraide et l’écoute manquent. La méfiance entre les Erythréens est chose courante étant donné le climat de terreur instauré par le Président depuis des décennies. Les nouveaux venus ont peur de parler à des personnes qui pourraient être des agents du régime ou juste des personnes pro-régime qui considèrent les déserteurs comme des traitres à la patrie ».

Il faudra donc aussi faire un travail à ce niveau, encourager l’entraide dans la communauté, afin qu’elle puisse prendre ses marques en Suisse et s’intégrer en douceur.

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[1] En 2006 une jurisprudence de la Commission suisse de recours en matière d’asile (aujourd’hui Tribunal fédéral administratif) a conclu que les objecteurs de conscience et les déserteurs érythréens étaient exposés à des sanctions telles s’ils devaient être renvoyés en Erythrée qu’ils pouvaient en Suisse prétendre au statut de réfugié et à l’asile. La récente modification de la Loi sur l’asile en 2012 qui exclut le statut de réfugié aux personnes qui craignent la persécution parce qu’elles ont fui l’armée, n’a pas eu l’effet escompté.

[2] Voir l’article de Valérie de Graffenried dans le Temps, 1.2.2012, La peur est très présente chez les Erythréens de Suisse

[3] Banque, la Suisse coffre-fort du dictateur érythréen, Hebdo/ Cadrage, Marie Maurisse, 20.8.2015.

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