ABRSuite à une déclaration du Conseiller d’Etat Mauro Poggia sur le plateau d’Infrarouge (RTS) en juin 2015, Aldo Brina, juriste au CSP (Genève) a consulté les archives du Centre social protestant. Il explique ce qu’il a découvert dans une note qu’il a partagé avec les membres de la Coordination asile.ge. Forum Asile le publie avec son accord. Actuellement, les occupants du Grütli occupent la salle du Faubourg à Saint-Gervais, ils sont une trentaine. Ils peuvent occuper les lieux jusqu’à la mi-août. Entre-temps d’autres requérants d’asile arrivés récemment sur le canton de Genève ont été logés dans d’autres bâtiments sous-terrains de la protection civile (Abris PC). On en compte 241 en tout, des hommes seuls répartis entre les PC de Versoix, la Gabelle, Annevelle, Châtelaine et les 3 Chênes. 


Aldo Brina, le 27 juillet 2015

 Les abris de protection civile ont accueilli les personnes qui fuyaient la guerre des Balkans sans que cela ne suscite d’indignation de la part de qui que ce soit.  Mauro Poggia, sur le plateau de l’émission Infrarouge, 23 juin 2015

Cette déclaration du Conseiller d’Etat en charge du dossier de l’hébergement des demandeurs d’asile m’a poussé à me plonger dans les archives du Centre social protestant. Non pas pour prouver que le Conseiller d’Etat a tout faux (il hérite d’un dossier complexe et cherche des solutions), mais parce que cette affirmation m’a intrigué : pouvait-on héberger auparavant des demandeurs d’asile sous terre sans que cela ne suscite d’indignation ? Et si oui, qu’est-ce qui aurait changé depuis lors ?

Courrier 17 nov 1999

Les résultats de ma recherche, portant uniquement sur l’épisode de la fin des années ’90, sont sans appel sur ce point précis : les abris PC utilisés en 1999 pour accueillir les demandeurs d’asile ont suscité l’indignation de la société civile, mais aussi de l’Hospice général, et apparemment même… du Conseil d’Etat. En effet, celui-ci a réussi en quelques mois à fermer treize abris de protection civile où avaient logé jusqu’à 700 demandeurs d’asile.

Nouvelles DA 96-14

Mais commençons par le début : quelle était la situation en 1999 ? Dans le domaine de l’asile, on croit en permanence être face à une situation nouvelle, un afflux sans précédent, etc. C’est pratique, parce que ça permet aux autorités de justifier certaines impréparations, et aux acteurs hostiles aux réfugiés de donner l’impression que cette fois, vraiment, il y en a trop…

Mais c’est faux.

En 1990, 35’881 personnes demandaient l’asile à la Suisse. En 1991 : 41’663. En 1998 : 42’979. En 1999 : 47’513. En comparaison, il y a eu 23’765 demandes d’asile en 2014, et pour 2015 on projette que 30’000 demandes auront été déposées à la fin de l’année (et encore, les autorités disposent aujourd’hui de l’Accord de Dublin, qui leur permet d’exécuter plus facilement des transferts vers des pays voisins).

Comme je ne suis pas membre de l’UDC, je ne peux toutefois me contenter de citer uniquement les chiffres qui m’arrangent: entre ces épisodes à fortes arrivées, le nombre de nouvelles demandes d’asile est redescendu. On peut dire que le nombre de nouvelles demandes d’asile oscille généralement entre 10’000 et 30’000, et qu’il ne dépend ni des révisions législatives ni des conditions d’accueil des demandeurs d’asile, mais bien du contexte géopolitique international.

Alors sommes-nous vraiment confronté à un « afflux » exceptionnel ? Pas vraiment, mais il est honnête de dire que la tendance est plutôt haute depuis 2011.

Réfugiée Kosovars

En juin 1999, la guerre vient de se produire au Kosovo. En un seul mois, 500 demandeurs d’asile arrivent à Genève et doivent être hébergés. 300 au mois de juillet de la même année. À titre de comparaison, l’Hospice général annonçait en juin 2015 l’arrivée de 200 demandeurs d’asile.

Les autorités genevoises ne s’attendaient pas à de telles arrivées et sont dépassées. Elles ouvrent des abris PC pour héberger les demandeurs d’asile. Les chiffres les plus élevés que j’ai trouvés sont ceux-ci : 13 abris PC ouverts dans le canton, avec 700 demandeurs d’asile qui y sont hébergés.

Il y a une différence notable, c’est qu’à cette époque des familles sont hébergées dans les abris PC. Heureusement, en 2015, les autorités refusent de recourir à ces abris pour les familles.

TG 17 nov 99Quoiqu’il en soit, le Conseil d’Etat de 1999 met sur pied une cellule de crise, ce que le Conseil d’Etat de 2015 n’a pas fait : en 2015 l’ouverture d’abris PC serait même peut-être passée inaperçue si la société civile ne s’était pas mobilisée.

En 1999, comme aujourd’hui, un « comité pour sortir les réfugiés des abris » se met en place et mène des actions, comme par exemple à la PC des Grottes où des demandeurs d’asile sortent leur matelas en pleine rue pour protester, et menacent d’entamer une grève de la faim.

Certaines actions « agacent » le Conseiller d’Etat Laurent Moutinot, alors en charge du Département de l’aménagement, de l’équipement et du logement (DAEL).

Moutinot agacé

Il est frappant de constater qu’en 1999 le « comité pour sortir les réfugiés des abris » s’adressait en premier lieu au Département de l’aménagement, de l’équipement et du logement (DAEL), identifié comme le Département pouvant débloquer la situation. Aujourd’hui, c’est Mauro Poggia, en charge du Département de l’Emploi, des Affaires Sociales et de la Santé (DEAS), qui essuie le gros des critiques.

La Coordination asile.ge, toujours active aujourd’hui, s’engage déjà en 1999, notamment en écrivant au Conseil d’Etat.

Ce qui est frappant en 1999, c’est l’évolution fulgurante du dossier : début août 700 personnes sont hébergées dans 13 abris PC ; le 15 novembre de la même année ils ne sont plus que 175 ; le 9 décembre, il ne reste plus aucun demandeur d’asile dans les PC : tous ont été relogés « en surface ».
Le courrier 3.12.99

Comment expliquer un tel succès ?

Facteur hypothétique 1 : le Conseil d’Etat de l’époque aurait-il pris les choses plus au sérieux dès les premiers cris d’alerte des associations ?

Facteur hypothétique 2: depuis 1999, la propagation massive de préjugés xénophobes, via les campagnes électorales de partis comme l’UDC ou le MCG, ou via des initiatives populaires (minarets, « criminels » étrangers, immigration « de masse », etc.), a changé les mentalités. Le climat général est dès lors nettement moins empathique à l’égard des réfugiés, quand bien même ceux-ci fuient une guerre atroce comme les Syrien-ne-s ou une dictature impitoyable comme les Erythréen-ne-s (pour ne citer que deux exemples).  L’action du Conseil d’Etat est malheureusement aussi influencée par ces vents-là.

Facteur hypothétique 3 : la situation sur le marché du logement a évolué et la disponibilité de terrains et de locaux vides était meilleure en 1999. Je ne suis personnellement pas apte à en juger : ce n’est pas mon domaine. Il me semble que la crise du logement ne date pas d’hier, mais je peux me tromper.dessin d'Herrmann pour la TdG

Facteur hypothétique 4 : « Le problème n’est pas financier, il est politique » lâche en 1998 le directeur de l’Hospice général, critiquant l’action du Conseil d’Etat et « tirant la sonnette d’alarme » sur la question de l’hébergement des demandeurs d’asile. L’Hospice général n’hésitait pas à exprimer publiquement son souci pour les réfugiés, quitte à ce que son désaccord avec l’Etat soit patent.

Courrier 16.3.99

Christophe Girod, actuel directeur de l’Hospice général, juge quant à lui que l’Etat « nous donne les moyens pour remplir notre mission d’hébergement » (Tribune de Genève, 18.11.2014)… simultanément pourtant, l’Hospice ouvre des abris de protection civile qu’il juge « humainement très insatisfaisants » ! Manifestement, l’Hospice a changé son positionnement.

Je ne suis personnellement pas compétent pour mesurer quels sont les éventuels bénéfices de cette ligne – peut-être plus adéquate dans la recherche de solutions ? – mais j’y vois en tout cas un problème majeur : les associations, les partis de gauche et des mouvements de la gauche de la gauche sont désormais les derniers à s’alarmer de la situation, confinés qu’ils sont à tenir un rôle qui leur donne une image d’exagérateurs alors qu’ils ne font que dire ce que l’Hospice disait lui-même il y a quelques années seulement.

Conclusion de cette modeste enquête

La situation en 2015 n’est pas exceptionnelle, et le recours aux abris PC a déjà suscité l’indignation dans le passé. Ce qui serait totalement nouveau, c’est que l’usage d’abris de protection civile se prolonge sur de longs mois, faute d’avoir trouvé des terrains ou des bâtiments « en surface ». Mais restons optimistes : le Conseil d’Etat répète régulièrement qu’il juge l’hébergement en abri PC humainement inacceptable et qu’il a plusieurs pistes pour y pallier. Il n’y a plus qu’à espérer que ces pistes se concrétisent rapidement.

ABR, 27 juillet 2015.

Centre social protestant, service réfugiés

14, rue du Village-Suisse
Tél. 022 807 07 00

2 commentaires »

  1. Remarquable article qui met en lumière sinon l’hypocrisie de réactions « à chaud » du conseiller d’Etat concerné dans les émissions à sensation du moins l’état lamentable de leur information. Heureusement que des petites fourmis associatives font le travail d’information du public. Mais on ne voudrait pas leur faire la peine de comparer leurs audiences respectives. Diffusez largement cet article pour lui faire la place qu’il mérite !

    Une remarque sur les hypothèses formulées pour expliquer la rapidité des réactions précédentes par rapport à la lenteur d’aujourd’hui. Les hypothèses 2) Influence du populisme xénophobe sur les mentalités et 4) le problème est politique, seraient à fusionner !

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